Rebecca Allen : notre entretien avec la joueuse à tout faire de New York, Valence et l’Australie

Si vous avez suivi la belle saison du New York Liberty, vous avez forcément constaté qu’il y avait des joueuses au moins aussi importantes que Sabrina Ionescu ou que la Rookie of the Year Michaela Onyenwere dans les bons résultats de l’équipe. Rebecca Allen a été l’un des moteurs d’un groupe dont elle est étonnamment la plus ancienne membre, elle qui avait débarqué en provenance de son Australie natale en 2015. Elle fait partie de ces joueuses à l’énergie contagieuse, capables de renverser un match grâce à leur défense, mais aussi à leur panoplie offensive.

Pour tout vous dire, on avait prévu de rencontrer l’ailière de 29 ans à Namur, lors de la venue de son club Valence courant novembre, mais ça n’avait pas pu se faire. “Bec” a eu la gentillesse de nous accorder du temps cette semaine, avec l’immense sourire et la bonne humeur qui la caractérisent. On a du coup fait un peu plus ample connaissance avec son parcours, ses expériences de vie et de basket (notamment son année en France), tout en évoquant sa future free agency, mais aussi des sports typiquement australiens dont vous n’avez peut-être jamais entendu parler.

Salut Rebecca !

Bec Allen : Salut ! Désolée, j’étais en cours d’espagnol et ça a duré un peu plus longtemps. 

Tu suis des cours d’espagnol ? Ce n’est pas trop dur ?

Bec Allen : C’est très dur. C’est vraiment difficile (rires). 

Plus dur que le français ? 

Bec Allen : Non, le Français était bien plus dur avec toutes ces lettres muettes ! Je n’avais aucune idée de ce que je disais. Ici en Espagne ils prononcent toutes les lettres donc c’est une très bonne chose. 

C’est super de pouvoir te parler, parce que tu es l’une des joueuses les plus intéressantes à suivre ces dernières années, que ce soit en Europe, en WNBA ou avec ton équipe nationale. Tout d’abord, j’ai envie de te demander comment tu vas en ce moment ? Entre la fin de saison dernière avec Valence, la saison WNBA, les Jeux Olympiques, puis le retour à Valence cette saison, tu as réussi à faire une pause à un moment ?

Bec Allen : Non, pas vraiment (elle sourit). Ça a été une année énorme, mais aussi une très bonne année, avec beaucoup de hauts et quelques bas. Ça a clairement été éprouvant, ne serait-ce que pour avancer et traverser chaque moment, puis de passer au suivant tout en gardant de la fraîcheur sur le plan mental, même si j’étais physiquement un peu usée. 

Quel a été ton meilleur moment de l’année écoulée ? L’Eurocup avec Valence ? Ou les J.O., qui ont dû être une belle expérience, même si le résultat a été décevant ?

Bec Allen : Les J.O. sont une énorme expérience, oui, mais le plus grand moment a quand même été quand on a gagné l’Eurocup. C’était très fort parce qu’on a pu sentir le moment où notre équipe s’est soudée. Les moments comme celui-là où tout le monde célèbre un objectif commun, c’est vraiment beau. Du coup ça a indiscutablement été le meilleur moment pour moi.  

Je voudrais parler de ton parcours en commençant par l’Australie. Tu as grandi à Melbourne. Comment es-tu venue au basket ?

Bec Allen : J’ai commencé à jouer au basket quand j’avais 11 ou 12 ans. J’avais une amie à l’époque au collège qui jouait et je voulais juste faire comme elle. Moi je pratiquais ce sport que l’on appelle netball en Australie. On ne pouvait pas courir partout et faire ce que l’on voulait sur le terrain. Quand j’ai réalisé que l’on pouvait faire un peu de tout au basket, j’en suis tombée amoureuse. Voilà comment j’ai commencé à jouer. Ce n’est pas hyper excitant, mais ça reste beau. 

Swish Swish est un média belge et français, et je ne crois même pas que l’un de nos deux pays ait une équipe nationale de netball. Tu pourrais décrire rapidement les similitudes et les différences avec le basket ?

Bec Allen : En gros, c’est du basket sans panneau. Il y a juste l’anneau. Il n’y a que deux joueuses autorisées à tirer et moi on me mettait toujours en défense alors que je voulais shooter (rires). Tu es aussi limitée à des zones sur le terrain et tu ne peux pas franchir certaines lignes. C’est une interprétation très basique. C’est un sport très semblable au basket, mais sans la notion de contact. 

En Australie on veut toujours avoir cette dureté constante. La dureté, ce n’est pas seulement être physiquement au point, c’est aussi être forte là-haut, mentalement

bec allen

J’ai toujours eu cette impression que les athlètes australiens, peu importe leur sport, ont cet ADN spécial qui les rend plus compétiteurs, avec une forme de combativité incessante, comment est-ce que tu expliques ça ? Est-ce que ça fait partie de la culture ? Est-ce qu’on vous l’apprend plus jeune ? Ou peut-être est-ce juste un cliché ? 

Bec Allen : Non, à vrai dire c’est très beau que tu dises ça, parce que c’est quelque chose dont on parle souvent en Australie. On veut toujours avoir cette dureté constante. La dureté, ce n’est pas seulement être physiquement au point. C’est aussi être forte là-haut, mentalement. C’est clairement quelque chose dont on parle beaucoup et qui nous est enseigné, notamment en équipe nationale chez les jeunes, mais aussi chez les A. Notre résilience en tant qu’athlètes joue un grand rôle là-dedans, mais il y a aussi la notion d’amitié, de vouloir être un collectif et un groupe uni. 

Plus jeune, est-ce qu’il y avait des joueurs ou des joueuses dont tu t’inspirais ou dont tu voulais suivre le chemin ?

Bec Allen : Quand j’étais plus jeune, ce n’est pas forcément du côté du basket que je regardais. Il y avait Cathy Freeman, qui était l’une des meilleures de tous les temps en Australie. Je me souviens de la regarder courir en me disant : ‘Je veux être une sprinteuse quand je serai plus grande’.  J’adore le football australien (un cocktail de football et de rugby appelé Australien Rules là-bas, NDLR) aussi. J’adorais regarder jouer James Hird et sa manière d’être un athlète sur le terrain, même si je me doute que l’Australian Rules ne te parle pas beaucoup non plus, comme le netball (rires). Puis quand j’ai commencé à jouer au basket, mon inspiration était Penny Taylor. J’ai eu la chance de pouvoir jouer à ses côtés à la Coupe du monde 2014 à Istanbul et ça a été un grand moment pour moi.  

La France a été une super expérience qui m’a rendue beaucoup plus forte. C’est une ligue rude et physique, qui demande beaucoup d’efforts

bec allen

Tu as eu plusieurs expériences à l’étranger depuis le début de ta carrière. Valence est devenue ta maison depuis deux ans. Comment est-ce que tu compares ce que tu vis ici avec tes expériences en Slovaquie, en France et en Pologne ? 

Bec Allen : Je pense que toutes ces expériences ont été bonnes pour moi au moment où je les ai vécues. Ce sont des pièces qui m’ont permis de me construire et devenir la personne et la joueuse que je suis. La Slovaquie a été mon premier passage en Europe. Il y a tellement de choses auxquelles j’ai dû m’adapter. Le style de vie était très différent de ce à quoi j’étais habituée à Melbourne, donc cette expérience a été une épreuve. C’est la première fois que je vivais aussi loin de chez moi. Même si j’avais fait une saison aux Etats-Unis avant ça, c’était totalement différent au niveau de la langue et de tout le reste. Ça a été l’une des plus difficiles saisons de ma carrière en Europe.

En France, c’était une super expérience qui m’a, je pense, rendue beaucoup plus forte, parce que c’est une ligue rude et physique qui demande beaucoup d’efforts. Là aussi ça a été une année qui m’a permis de me construire. Le fait de jouer dans l’équipe de Tony Parker, qui n’avait d’autre but que d’aller de plus en plus haut, c’était très bien. C’est toujours bon de jouer pour une organisation qui en veut toujours plus et dont la direction veut sans cesse atteindre le niveau supérieur. Puis je suis restée deux ans en Pologne. J’aimais l’idée de moins bouger parce que je voulais rester là, construire quelque chose et avoir les mêmes objectifs que mes coéquipières et que la direction. C’est aussi pour ça que j’aime autant Valence. C’est l’une des meilleures organisations pour lesquelles j’ai joué et là aussi c’est une équipe qui cherche à atteindre des choses plus élevées. Il y a de la visibilité sur la scène européenne. Tout le monde connaît ce club maintenant et la direction montre qu’elle est progressiste de bien des manières. 

D’ailleurs, tous les fans français auxquels j’ai parlé avant de t’interviewer ont été impressionnés par ce que tu apportais sur le terrain, par ta gentillesse et ton jeu. Tu as laissé de bons souvenirs. Quels sont tes souvenirs préférés de ton année en France ? 

Bec Allen : J’en ai beaucoup, à vrai dire. Dans le basket, il y a un aspect culturel. La France est un superbe pays et Lyon était une superbe ville dans laquelle vivre. Ce que j’ai aimé, c’est la manière dont les dirigeants se souciaient de chaque individu et de son développement. Il y avait beaucoup d’entraînements individuels alors que dans beaucoup de clubs tu as seulement des séances collectives. Je ne sais pas si c’est dû au staff qu’il y avait en place à l’époque, avec Valéry (Demory) et Guy (Prat), mais j’ai le sentiment qu’ils étaient vraiment bons pour nous aider à progresser individuellement et devenir de meilleures joueuses. C’est quelque chose dont je me suis rendue compte après mon départ. Sur le coup, je me disais : “Mon Dieu, je suis épuisée, c’est difficile !” Mais je me suis aperçue après que j’avais beaucoup progressé au cours de cette saison-là. Du coup, je suis heureuse d’avoir été en France pour plusieurs raisons. 

Je dois avouer que je suis jaloux. Même si j’aime bien vivre à Paris, j’adorerais partager mon temps entre New York, l’Espagne et l’Australie comme toi. Comment est-ce que tu arrives à jongler entre ces différentes villes et ces différents styles de vie ?

Bec Allen : Aux Etats-Unis, c’est très basé sur le un contre un, il y en a beaucoup. Là-bas, l’important est de s’adapter à son rôle. J’ai un rôle différent à New York de celui qui est le mien en Europe. Je dois être capable de changer de rôle en un claquement de doigts. Pareil quand je dois rejoindre l’équipe nationale. Les systèmes offensifs et les manières de jouer sont différents. J’ai appris à m’adapter rapidement au fil des ans. Je suis quelqu’un d’adaptable et c’est pour ça que j’ai réussi à durer, ne serait-ce qu’avec New York, aussi longtemps. Je prends aussi du plaisir à chaque moment. Tu dois prendre du plaisir dans ce que tu fais, sinon pourquoi le faire ? Connaître des styles de jeu différents, vivre dans des grandes villes, j’y ai pris plaisir. J’adore la vie à New York, particulièrement depuis que je suis à Brooklyn, qui est un endroit incroyable. La franchise du Liberty est aussi fantastique. Ils prennent vraiment soin de nous. A Valence, on a la chance que la ville ne soit ni trop grande, ni trop petite, mais possède des accès à la plage, à la montagne, à la ville… J’ai beaucoup de chance. 

Le temps est vraiment bien aussi. Il fait beaucoup plus chaud que ce que l’on a à Paris en ce moment, il fait super froid ! 

Bec Allen : Oui, vous devez mettre un manteau et tout (rires).

Quand je suis arrivée aux Etats-Unis, Bill Laimbeer m’a dit : “Tu dois travailler ta défense, sinon je ne peux pas te faire jouer

Bec Allen

Pour en revenir à New York, j’ai été fasciné cette saison par ton jeu des deux côtés du terrain. Je crois qu’il y a plusieurs matchs où tu as fait gagner ton équipe grâce à ta défense, tout en contribuant bien en attaque. Je sais qu’on parle souvent de tes longs bras et de tes qualités athlétiques, mais il y a forcément plus que ça pour expliquer que tu sois aussi forte. Comment est-ce que tu abordes l’aspect défensif du jeu ?

Ça a été un grand défi pour moi. Quand je suis arrivée aux Etats-Unis, mon coach, Bill Laimbeer, m’a dit : “Tu dois travailler ta défense, sinon je ne peux pas te faire jouer”. Il a été clair à ce sujet et c’est quelque chose que j’avais besoin de faire. Au fil des ans, je me suis vraiment concentrée là-dessus. Au final, la défense est une question d’efforts. J’ai mis des efforts et de la concentration là-dedans. Pour être honnête, c’est quelque chose dont je suis vraiment fière. Cette saison, j’ai beaucoup défendu sur les meneuses, même si j’étais plus ou moins au poste 4, mais on ne réfléchissait pas comme ça. En attaque je jouais 4, mais je défendais sur les meneuses et ça a montré que j’avais une grande polyvalence, mais aussi que j’avais accueilli ce défi avec plaisir. J’ai fait du bon boulot. 

Tu n’as même pas 30 ans, mais tu étais l’une des joueuses les plus expérimentées du groupe cette saison. Comment tu as vécu ça et qu’est-ce que tu retiens de cette saison prometteuse sur le plan individuel et collectif ?

Je suis encore jeune et cette équipe était nouvelle et jeune, il y avait plein de rookies. C’est la première fois où j’ai dû prendre des responsabilités et être plus vocale. J’ai donné mon opinion là où avant je me mettais en retrait et ne disais rien. Ça m’a été bénéfique en tant que joueuse de développer cet aspect. Mais ça a aussi surtout été une saison agréable, parce que tout le monde était prêt à travailler dur pour devenir meilleur. C’est aussi la première saison où j’ai vu chaque joueuse être contente pour les autres et leur réussite. Ça a permis de former un groupe vraiment bon. Je sais qu’ils vont continuer de construire l’équipe en se basant là-dessus. 

New York est un endroit particulier en matière de sport. Il y a une passion et des attentes que l’on ne retrouve quasiment nulle part ailleurs. Est-ce que c’est quelque chose que tu as ressenti ça dans tes interactions avec les médias, les fans ou les autres joueuses ?

Absolument, oui. C’est une ville iconique. Pour la mode, par exemple, même si ce n’est pas mon domaine d’expertise, mais on voit qu’il se passe beaucoup de choses. Il y a quelque chose chez les gens dans la manière dont ils veulent se montrer. A New York et au Barclays Center, tu es sur une grande scène. La direction est très fière de ce qu’elle est en train de construire et quand tu joues ici, tu joues pour beaucoup de choses, notamment le nom de l’équipe sur ton maillot, qui représente beaucoup pour les spectateurs qui nous regardent. 

Tu vas être free agent, toi qui n’a joué que pour le Liberty en WNBA. Je sais que beaucoup de fans de New York seraient tristes de voir jouer ailleurs, mais ils doivent savoir que tu vas être convoitée. Dans quel état d’esprit est-ce que tu abordes cette situation ?

Honnêtement, je suis très ouverte d’esprit là-dessus. Je n’ai jamais vraiment été dans cette position de free agent avant, donc je suis ouverte à toutes les possibilités. Je ne veux pas me limiter à une option dans ma décision. C’est mon moment pour avoir des conversations et pour découvrir ce dont j’ai vraiment envie. 

Quelle est la joueuse qui t’a le plus impressionnée parmi celles que tu as affrontées ou avec lesquelles tu as joué en WNBA ou en Europe ? 

Pour les coéquipières au Liberty, deux noms me viennent directement à l’esprit : Swin Cash et Tanisha Wright, pour la manière dont elles pensaient le jeu. Elles étaient tellement intelligentes. Il y a aussi leur manière d’être des leaders. Elles étaient différentes, mais capables de tirer le meilleur de chaque joueuse. Je ne pense pas avoir joué avec des joueuses comme ça avant elles. En Europe, j’adore jouer avec Marie Gulich, mais il y a aussi l’amitié qui entre en ligne de compte. Ici, tu peux jouer avec tellement de joueuses différentes, comprendre petit à petit leur jeu et t’y adapter. Je suis sûr qu’après cet entretien je penserai à plein d’autres joueuses. Je te dirai ça après. Mais j’ai été très chanceuse d’avoir pu jouer avec ces filles-là.

Les JO 2024 à Paris ne sont que dans deux ans et demi. J’espère t’y voir avec l’Australie. Même après la déception de Tokyo, vous aurez encore l’une des meilleures équipes du monde. Est-ce que tu penses déjà à 2024 et à ce que vous serez capables d’y faire ?

Non. Pour être complètement honnête avec toi, je suis toujours en train de digérer Tokyo. Je serai bientôt très ouverte à l’idée d’y penser, mais il faut déjà s’y qualifier. Je suis dans un mode où je me dis qu’il faut procéder étape par étape. On va essayer de se qualifier, puis il y a la Coupe du monde l’année prochaine à Sydney, ce qui est une superbe chose. Il y a tellement de choses auxquelles penser avant Paris. Mais est-ce que Paris est un objectif ? Oui ! Je dois simplement passer les étapes mentalement. 

Je voulais parler avec toi du championnat australien, qui est l’un des meilleurs championnats du monde. Je pense que plus de gens devraient le suivre. Qu’est-ce que tu dirais à quelqu’un qui ne l’a jamais regardé pour le convaincre de le faire ?

C’est une ligue où vous pouvez voir beaucoup de joueuses avec des qualités techniques, de la variété dans les gabarits et de l’impact physique. Ce qui est difficile, c’est de réussir à regarder les matches. J’aimerais que la ligue fasse un effort en termes de marketing pour que cela devienne plus accessible. C’est un championnat tellement bon avec des athlètes incroyables, mais j’ai le sentiment qu’on ne peut à chaque fois les voir que quand il y a des compétitions internationales. La WNBL gagne quand même en visibilité parce qu’il y de plus d’Américaines qui y viennent, à défaut des Européennes, mais je pense que ça va arriver. C’est une ligue fantastique et j’en suis très fière. 

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