J’ai peur que mon sport soit dans le futur dicté par la beauté.

Oui. Pour mon premier papier ici (d’ailleurs bonjour hein), je vais parler d’un sujet qui va me faire passer pour une gamine féministe bien de gauche alors que je ne peux pas encore voter. Mais toi, homme réac que tu es, avant de te ruer sur mon Twitter pour ainsi m’insulter en DM, je vais t’expliquer déjà pourquoi j’en viens à parler de ce sujet.

Je sais très bien que je ne suis pas l’une des plus belles femmes de ce monde, mais le sport que j’aime tant, dans lequel je baigne depuis que je suis née, m’oblige depuis quelques années à me soucier de mon apparence. J’ai joué pendant deux ans en jupe, et cela va faire quatre ans que je joue au basket en robe. Avouez que vous n’étiez pas au courant que l’on pouvait jouer dans des tenues pareilles. Si l’on ajoute au lot les belles combinaisons des Opals australiennes aux JO de Tokyo, on est sur le bon Big Three des tenues de sexualisation des basketteuses, car cela n’apporte rien du tout à l’expérience du jeu, puis on se ramène toutes à l’entraînement en shorts bien larges donc bon… Au début, cela ne me dérangeait pas de jouer en jupe, je venais d’arriver dans un nouveau club, j’avais treize ans, je ne me doutais pas que quelque chose n’allait pas. Mais c’est au moment de changer des jupes aux robes en passant en U18 que je me suis rendue compte du problème. En gros, les vieilles robes, que les seniors féminines avaient aussi, étaient trop lourdes et pas à nos tailles, donc on a eu le droit d’avoir un nouveau jeu de maillots. Bien sûr, avec mes coéquipières, on voulait toutes de beaux shorts avec des maillots dos nageurs, mais là mon coach nous a sorti une des phrases les plus… sexistes que j’avais jamais entendues de mon vivant à quinze ans : “Ah non, vous aurez des robes : des filles ça doit s’habiller commes des filles pour jouer !”. La saison suivante, les deux équipes de seniors féminines ont eu droit aux shorts et dos nageurs de nos rêves. Donc je tiens à remercier mon coach pour m’avoir offert ce réflexe de baisser ma robe en attaque après l’avoir remontée en défense, et d’avoir ce regard bonus vers les tribunes en plus du jeu. Ces deux cadeaux qui accompagnent ma peur que des garçons malsains bien en chaleur à cause de l’adolescence préfèrent me regarder en dessous du numéro 21 qui prend tout le dos de ma robe que dans les yeux.

Heureusement, cette belle sexualisation du basket féminin n’est pas inscrite dans les règles fondatrices de Monsieur James Naismith, contrairement au beach-volley féminin par exemple, où l’on est obligé de jouer en culotte, même pas en mini-short. Mais celle-ci engendre de nombreuses questions dans ma petite tête, notamment sur le basket professionnel. Si l’on suit la logique de certaines pensées, est-ce que la WNBA serait plus regardée si on sexualisait totalement le basket féminin aux Etats-Unis ? Si on en faisait une parodie sexy du basket masculin comme la LFL avec le football américain ? Si vous ne connaissez pas la Lingerie Football League, retirez Tom Brady et ses potes du terrain et mettez à la place sa femme mannequin et toutes ses copines de chez Chanel, en tenue avec des protections très, très légères : un casque, un slip de beach-volley féminin et une brassière rembourrée pour absorber les “chocs”. Donc si on foutait Elena Delle Donne sur un terrain en robe pas très longue ou en combinaison, est-ce qu’on arriverait à ramener les rednecks du Kentucky ou de l’Arkansas devant de la WNBA ?! Parce que oui, si j’ai déjà vu de la LFL, c’est parce qu’une chaîne de télé française a eu le culot d’en acheter les droits, bien avant que BeIn Sports achète ceux de la WNBA !! Alors oui, je me suis déjà posée cette question. Oui je suis jeune et je devrais penser à autre chose, me direz-vous. Mais j’ai mon bac depuis deux ans, donc laissez mon cerveau en piteux état penser à ce qu’il veut ! Parlons un peu de la situation actuelle, des avantages et surtout des inconvénients d’accorder de l’importance à la beauté dans la médiatisation pour le développement de la WNBA. Parce que tout partira du basket professionnel, pour mon avenir et celui de mes coéquipières. Parce que je ne veux pas que mon sport ne soit, même un seul jour, dicté par les standards de beauté.

D’accord, il existe aujourd’hui encore ce cliché de regarder un sport pour la beauté de ses joueurs et joueuses. Par exemple, les filles regardent du foot juste pour voir Benjamin Pavard ou Christian Pulisic, et les garçons ont surement dû regarder la demie Canada-USA aux JO pour voir Jordyn Huitema et Alex Morgan. Et personnellement, bien sûr que je trouve des joueurs de NBA beaux. Mais ce qui me dérange dans cette permutation de places, c’est quand ce cliché reste encore aujourd’hui le seul et unique moyen de rayonnement d’une ligue. Et la faute à qui ? A quoi ? Je pense que l’on peut accuser en très, très grande partie les réseaux sociaux et ses utilisateurs. Observons les deux réseaux les plus standardisés de l’univers : TikTok et Instagram. Aujourd’hui, un triple-double de Sabrina Ionescu provoque moins de réactions, c’est-à-dire vues, commentaires et partages regroupés, sur les réseaux sociaux qu’une danse de Te’a Cooper à l’échauffement. On remercie qui pour ce constat ? Russell Westbrook et Luka Doncic, dans un premier temps, pour avoir rendu une stat comme le triple-double totalement banale. Puis on dit merci aux algorithmes des réseaux, où la beauté restera reine pour l’éternité. Bah oui, niveau partage de performances sportives, il ne faudra pas miser sur les algos de TikTok et des Instagram Reels (qui sont la même chose) pour te créer une image aux yeux du monde. Pour des highlights à la limite, mais cela ne marche que pour des comptes un peu plus “globaux” comme Bleacher Report ou Overtime. Par contre, un montage de quinze secondes de Te’a qui danse dans le tunnel d’avant-match, BOUM cinq millions de vues, contre cent trente mille vues pour un triple double à vingt-trois ans. Dans une ligue en pleine expansion, peut-on accepter que ses seules vitrines soient juste des joueuses magnifiques rentrant dans des standards de beauté haut de gamme ?

Si l’on acceptait ce fait, sur les 144 joueuses actuelles en WNBA, sur combien pourrait-on se reposer pour rentrer dans ce moule standardisé ? Une dizaine ? Vingtaine ? Et surtout, est-ce que cette dizaine de “joueuses-mannequins” est une dizaine talentueuse sur un terrain ? Car avec un roster Victoria Secrets de cireuses de banc, on va se retrouver dans un cercle vicieux. Je m’explique : les machos revendiquent le droit de dire que la WNBA est une ligue de faibles sur Twitter. Ces mêmes machos ont pourtant le bâton qui se dresse devant une joueuse et commencent à regarder des matchs uniquement pour la voir. Finalement, elle ne passe que cinq minutes sur le terrain sur quarante possibles. Pire, elle rate deux shoots lors d’une rencontre qui est en plus un pauvre Indiana-Atlanta. Les macho font un rage quit et… filent poser sur Twitter que la WNBA est une ligue de faibles. Pour faire rapide : on ne peut pas miser sur la beauté de certaines joueuses pour développer la Ligue sur le long terme. Parce que déjà, niveau éthique et volonté d’arrêter le sexisme, on est pas au top; et ensuite c’est un moyen beaucoup trop fragile. Imaginons : Kysre Gondrezick, quatrième pick de la Draft 2021, avec de beaux endorsement deals chez Adidas et Wilson, ainsi qu’une belle moyenne de 1,9 pt par match; annonce sur son compte Instagram à 280 000 abonnés (dix fois plus que Julie Allemand par exemple, hein) qu’elle a rencontré quelqu’un. Que vont faire les centaines de mecs en chaleur qui rêvent de “goûter sa sueur” comme ils le clament de manière totalement malaisante dans les commentaires de chacun de ses posts ? Va-t-on perdre ces centaines d’abonnements au League Pass ou ces couillons continueront-ils de s’astiquer devant le banc d’Indiana ? Bref : pouvons-nous nous permettre de mettre le futur d’une ligue entière sur le dos du statut relationnel, voire même sur la sexualité de certaines joueuses ? Parce que oui. Si Kysre avait fait son coming out, on aurait perdu les trois cents gars à tout jamais, enfin perdus… Perdus sur PornHub à chercher en vain la sextape de la joueuse du Fever et de sa petite amie.

Vous l’avez vu : Adidas a un peu saisi la combine en signant Kysre Gondrezick. Jordan a fait la même chose en signant Cooper et Chelsea Dungee, entre autres. Et c’est dommage car on ne peut même pas leur jeter la première pierre : le boulot du secteur marketing est que la marque soit vue et revue, donc signer des joueuses de la meilleure ligue mondiale aux comptes Instagram sources de réactions, bah bingo ! Tout dans les caisses ! Cependant certaines joueuses, moins belles d’après les standards, comme Courtney Vandersloot, ne possèdent pas ce genre de contrats d’endorsement. Et c’est donc là que l’on peut commencer à taper sur les services marketing : vous allez vraiment filer tout votre argent à des bombes fatales pour vous en faire le double ? Parce qu’avec des standards moins hauts de choix d’ambassadrices ça n’est pas rentable ?! C’est bien ce que je croyais… Chez les hommes, cette question ne se poserait jamais, c’est toujours ça le pire…

Il y a une autre question sur laquelle je me suis posée depuis presque six mois, et j’aimerais vous en faire part également : comment utiliser les réseaux sociaux dans une quête d’égalité ? Vous vous doutez sûrement du point de départ de cette pensée, évidemment elle provient du scandale des inégalités entre les bulles de phases finales en basket universitaire américain. Le problème est soulevé grâce à une vidéo de Sedona Prince, joueuse de la fac d’Oregon, qu’énormément de personnes ont vue, sur tous les réseaux sociaux possibles. Mais la vidéo est un TikTok à la base, et pourquoi la vidéo a été postée sur cette plateforme avant n’importe quelle autre ? J’ai la réponse. Cette vidéo a fait douze millions de vues, anormal sur TikTok pour une vidéo aussi longue, sans danse, avec juste des plans d’un hangar presque vide et d’autres, pas très avantageux, pour le visage de Sedona, de dépasser les dix millions. Elle a fait ce nombre de vues grâce à l’algorithme, des utilisateurs non intéressés aux sports ont vu cette vidéo, car ils étaient là pour Sedona. Je m’explique : deux semaines avant le début du tournoi, il a suffi d’une danse qui marchait à l’époque toute simpliste, un hashtag LGBTQ et on arrive à quinze millions de vues. Puis d’autres vidéos ont suivies entre temps, avec moins de vues mais ce nombre était constant : Sedona Prince s’était créée une audience sur le Alt TikTok comme on l’appelle, certaines mêmes la considèrent comme une icône queer sur la plateforme, mais elle est évidemment devenue la crush de nombreuses filles (encore une notion de beauté dans tout cela bien sûr). Alors pourquoi la vidéo de cette bulle à la salle de musculation vide est-elle un TikTok ? Parce que Sedona Prince savait qu’elle pouvait utiliser son audience, qui s’est construite en partie sur des critères de beauté, pour faire passer son message. Et cela a marché ! L’idée était parfaite même ! Cependant est-ce que nous allons aussi devoir utiliser la beauté dans le but d’obtenir l’égalité intersexes sur certains domaines ? Cela aiderait tout sauf la cause pure, et renforcerait le cliché machiste déjà établi…

Les réseaux sociaux, qui sont devenus nos compagnons de vie, mettent la WNBA sur un tremplin parfait pour son développement tout en lui plantant un couteau dans le dos. Les réseaux nous imposent des standards de beauté depuis une décennie maintenant, et cela n’est pas près de changer. Il faudra faire avec d’ailleurs. Mais il faut que les mentalités encore trop fermées acceptent cette ouverture du monde moderne dans lequel nous vivons. Sinon, qui sait ce que deviendra la WNBA dans cinq ou dix ans ? Est-ce que des joueuses se feront encore insulter par des hommes qui considèrent leur physique comme “masculin” ? Des hommes qui pensent qu’elles n’ont pas pris de dessert car elles sont “grosses” ? Verra-t-on A’Ja Wilson jouer en robe ou dans une autre tenue qui montrera encore plus de peau aux hommes affamés comme des lions dans l’Arena ? D’accord, l’argent sera peut-être là grâce à cela. L’argent c’est bien, mais le vrai basket féminin c’est bien mieux. Si cela arrivait, on se rapprocherait sûrement du pur divertissement, et le basket véritable serait malheureusement minoritaire, comme en NBA où le “sport-spectacle” américain demeure roi. Donc à ces hommes qui pourraient arriver dans nos salles dans dix ans, laissez-moi paraphraser Kobe Bryant : si vous êtes là aujourd’hui, ne vous prétendez pas fan de basket. Car les vrais fans de basket auraient pu reconnaître la beauté présente il y a une décennie dans le jeu, et il y en avait tellement que vous deviez être aveugles pour ne pas la voir. Le changement de format de pensées ne se fera pas en un jour, on le sait tous, mais s’il se fait, il aura sûrement lieu en 2024. J’ai comme un pressentiment qu’une expansion de la ligue et l’arrivée de joueuses et personnalités comme Paige Bueckers pourraient changer beaucoup de choses.

En attendant, j’ai toujours peur que mon sport soit dans le futur dicté par la beauté. Donc j’ai eu envie de le dire à plus de monde qu’à moi-même. Insultez, contredisez-moi si vous le souhaitez, mais cela voudra juste dire que vous n’êtes pas dignes d’apprécier le basket féminin à sa magnifique et juste valeur.

I’M OUT.

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